ROUGE HARTLEY

« Le temps et l’histoire te découvre
Alors que je cherchais quelle image peindre ici, je suis tombée sur cette photo de moi,
attrapée par mon ami, Benjamin Stene, dans une baie niçoise. J’y ai d’abord vu le fil des
bras, parallèle à la pente du toit, un axe de suspension pour y accrocher une flottaison. J’en
portais le souvenir corporel intact, la marche qui nous avait mené là, la fraîcheur incroyable,
la grâce d’y être.
Je l’ai imprimée, et posé là, comme je le fais parfois lorsqu’une intuition ne m’a pas encore
révélée sa pertinence. Ce n’est que quelques jours plus tard que j’ai vu ce qui habitait
réellement l’image. L’ombre que mon corps projetait sur le fond de la rivière, le rouge
mordant de la robe : c’était le fantôme d’Ana Mendieta qui m’avait attrapé le regard.
Cela fait quelques années que je suis fascinée par le travail d’Ana Mendieta, que je ne
cesse de le redécouvrir et que j’assiste à chacune de ses œuvres la poitrine prise par une
puissance que je ne cherche pas à décortiquer.
Mon émotion pour son œuvre s’intensifie à l’approche du quarantenaire de sa mort. Le 8
septembre 1985, à l’âge de 36 ans, elle meurt d’une chute du 34ᵉ étage, dans des
circonstances troubles d’une dispute conjugale violente. Son mari, l’artiste minimaliste Carl
Andre, est accusé de meurtre mais acquitté. Ce procès sans jury, et son issue, ont provoqué
une onde de choc dans les milieux artistiques féministes et postcoloniaux. Le mouvement
“Where is Ana Mendieta?” est né de cette indignation : il dénonce la façon dont les violences
faites aux femmes, les voix non-blanches, et les mémoires dissidentes sont effacées du récit
dominant de l’art.
Revenons ici.
Je travaille l’eau souvent c’est vrai ; par goût pictural et par fascination sans doute, pour ce
qui est suspendu là, ce qui coule, surgit ou se reflète. On ne peint jamais deux fois la même
eau, pour paraphraser un ancien. Je crois que l’eau est devenue un élément de dissolution,
de transformation ou de purification, et de mémoire, comme d’autres matières, d’autres
éléments ont pu l’être à d’autres moments de ma peinture. Mes plongées ne sont jamais des
noyades, bien que j’en ai aussi le souvenir corporel intact, mais des rituels. L’eau devient
une membrane, un espace suspendu entre le dessus et le dessous, entre le visible et le
disparu. J’y cherche toujours notre perméabilité et notre impermanence : ce qui passe à
travers nous, ce que l’on absorbe, ce qui floute nos contours. J’y cherche aussi le double
des choses, qui leur ressemble comme je les ressens : toutes mélangées entre elles par le
mouvement et la lumière.
Les fleurs sur le ventre font écho aux oeuvres d’Ana Mendieta, mais propose aussi une
forme d’auto-territoire fragile : la possibilité de devenir sa propre île, même dans la
suspension ou la dérive. Cet aspect n’était pas prémédité ; il s’est forgé dans le lotissement
social où j’ai peint, nourri avec les femmes que j’y ai rencontrées, marquées par la perte
intime, et dont le coeur généreux s’ancre ici aujourd’hui, dans ces petites maisons qui leur
ressemblent, ces jardins qu’elles cultivent, les liens discrets qu’elles tissent. La fresque est
aussi pour elles, et tout particulièrement pour Patricia.
Bon. Je ne sais pas exactement si cette fresque traite de mon émotion pour Mendieta, si elle
n’est qu’une sorte de pelote esthétique pas tout à fait démêlée encore, si j’y essaie peut-être
de comprendre quelque chose moi aussi dans mon corps, ma trajectoire, une trêve flottante
où la présence des absentes me porte. » Rouge Hartley

C’est par les collages urbains que Rouge entre en contact avec l’art de rue, sans passer par la case graffiti. Portée par une culture militante et une pratique libre de l’espace public, elle y trouve une respiration nouvelle, un terrain d’expression direct, politique et sans filtre. « J’ai toujours eu un rapport fluide et évident avec la rue, comme espace artistique et espace de dialogue », confie-t-elle. Dans la peinture murale, elle retrouve ce qui lui manquait dans les milieux institutionnels : une reconnaissance de la figuration et un accès sensible, ouvert à toutes et tous.

Son pseudonymeRouge, est un choix fort. À la fois couleur primaire, référence au film Le Fond de l’air est rouge de Chris Marker, et mot commun non genré, il incarne un engagement politique et poétique, une volonté de laisser place à ce qui l’habite sans être enfermée dans un style ou une identité figée.

Rouge Hartley conçoit ses œuvres comme des scènes de cinéma. Elle travaille à partir de mises en scène photographiées, puis retouchées jusqu’à ce qu’un certain trouble émerge : glitchperturbation ou tension onirique. La peinture devient alors un espace narratif dense, où l’œil ne s’ennuie jamais, et où les émotions, même silencieuses, sont palpables. Dans ses toiles et ses fresques, l’humain rencontre la nature, le réel frôle le fantastique, et les personnages incarnent cet état suspendu, dissonant, que l’on ressent parfois face à un monde trop plein et pourtant en manque de sens.

Présente sur de nombreux murs en France et à l’étranger, Rouge Hartley s’est imposée comme une figure incontournablede la scène street art contemporaine. Elle a notamment exposé ou réalisé des fresques à Rennes, Nancy, Arcachon, Paris, ou encore dans les Landes.

Pour sa première participation au Festival Inspire, elle investira l’espace public avec une œuvre inédite, où peinture, narration et engagement dialogueront pour faire vibrer le cœur de la ville.